Paysagiste

Paolo Bürgi : le paysagiste de la poésie, de la rigueur et de l’horizon

Date
janvier 3, 2026
Author
Umilys

Si le paysage était une langue, Paolo Bürgi en serait le grammairien le plus épuré. Là où certains saturent l’espace de végétaux et de décorations, ce paysagiste suisse préfère le silence, la ligne et le vide.

Né en 1947, Paolo Bürgi est l’un des représentants les plus éminents de l’architecture du paysage contemporaine en Europe. Son travail, à la croisée du minimalisme artistique et de la géographie, nous apprend qu’un jardin ou un parc ne sert pas seulement à être regardé, mais à ressentir le monde qui nous entoure.

Plongée dans l’univers d’un maître de la précision suisse.


Un parcours ancré dans le Tessin

Paolo Bürgi est originaire du Tessin (Suisse italienne), une région où la culture latine rencontre la rigueur alpine. Après avoir obtenu son diplôme en architecture du paysage à l’école technique de Rapperswil, il fonde son propre atelier, le Studio Bürgi, à Camorino en 1977.

Mais Bürgi n’est pas seulement un praticien ; c’est un pédagogue influent. Il a enseigné dans des institutions prestigieuses, notamment à l’Université de Pennsylvanie (USA) et à l’IUAV de Venise. Ce double rôle de créateur et d’enseignant lui a permis d’affiner une pensée théorique exigeante, qu’il transmet depuis des décennies.


La philosophie Bürgi : L’art de la réduction

Pour comprendre Paolo Bürgi, il faut oublier l’image du jardinier qui plante des fleurs pour « faire joli ». Sa philosophie repose sur quelques piliers fondamentaux :

1. La révélation du lieu

Bürgi n’impose pas une forme arbitraire. Il cherche à révéler ce qui est déjà là mais que l’on ne voit plus : une topographie, une histoire géologique, une lumière particulière. Il parle souvent de « donner une voix » au site.

2. L’intervention minimale

Son credo pourrait être : « Le moins possible, mais avec une précision absolue. » Il utilise la géométrie non pas pour dominer la nature, mais pour créer un contraste. Une ligne droite en acier ou en pierre permet, par opposition, de mieux apprécier le désordre organique de la forêt ou la courbe d’une montagne.

3. L’expérience physique

Pour Bürgi, le paysage se vit avec le corps. La texture du sol sous les pieds, le son des pas sur les graviers, la sensation de vertige face à un panorama : tout est calculé pour éveiller les sens du visiteur.


Réalisations emblématiques : Dialoguer avec l’immense

Paolo Bürgi travaille à toutes les échelles, du jardin privé aux grands territoires. Voici deux exemples qui illustrent parfaitement sa vision.

Cardada Cimetta (Locarno, Suisse)

C’est sans doute son projet le plus célèbre. Chargé de revitaliser la montagne locale de Locarno, Bürgi n’a pas transformé la montagne en parc d’attractions.
Il a créé une plateforme d’observation en titane et acier qui s’élance dans le vide. Cette passerelle suspendue offre une expérience vertigineuse et cadre la vue sur le lac Majeur. Au sol, il a inscrit des repères géologiques, transformant la promenade en un voyage à travers l’histoire tectonique des Alpes. Ici, l’architecture s’efface pour laisser la vedette à l’horizon.

L’Esplanade des Particules (CERN, Genève)

En 2018, Bürgi (associé au studio Nenccom) a transformé l’entrée du célèbre laboratoire de physique des particules. Au lieu de créer un espace vert classique, il a conçu une immense place minérale, un « paysage cosmique ».
Le sol est traité avec un bitume spécial et des inserts lumineux qui rappellent les trajectoires des particules. Des drapeaux bleus marquent la verticalité. C’est un espace abstrait, presque immatériel, qui connecte le monde souterrain de la science avec la surface de la ville.


Une scène illustrative : L’expérience du seuil

Pour saisir l’approche de Bürgi, imaginons-nous sur l’un de ses projets en montagne.
Le paysagiste arrive sur un site alpin chaotique. Plutôt que de planter des sapins (il y en a déjà partout), il observe la ligne d’horizon. Il décide de tracer une simple ligne au sol, faite de grandes dalles de granit parfaitement taillées.
En marchant sur ces dalles, le promeneur sent la stabilité sous ses pieds. Il lève la tête. Soudain, grâce à cette ligne directrice, son regard est guidé vers un sommet précis au loin qu’il n’avait pas remarqué. Bürgi n’a rien planté, il a simplement « cadré » le monde pour nous le rendre lisible.


Pourquoi son influence est-elle capitale ?

Paolo Bürgi est une figure de proue de ce qu’on pourrait appeler le minimalisme paysager suisse. Il a prouvé que l’émotion dans un jardin ne vient pas nécessairement de l’abondance végétale, mais de la justesse des proportions.

Il se distingue par :

  • L’usage des matériaux bruts : Acier Corten, pierre locale, asphalte, béton. Il aime les matériaux qui vieillissent et se patinent avec le temps.
  • La clarté structurelle : Ses plans sont d’une lisibilité exemplaire. Il n’y a pas de zones floues ou d’hésitations.
  • L’intemporalité : Ses projets ne suivent pas les modes. Ils semblent faits pour durer des siècles.

Conseils pratiques inspirés de Paolo Bürgi

Comment appliquer cette rigueur suisse dans votre propre jardin ? Voici quelques leçons du maître :

  1. Créez des contrastes nets : Si vous avez une prairie fleurie foisonnante, tondez un chemin très net et géométrique au milieu. C’est ce contraste entre le « sauvage » et le « dessiné » qui crée la beauté.
  2. Utilisez peu de matériaux : Ne multipliez pas les types de pavés ou de pots. Choisissez un matériau (bois, pierre ou gravier) et tenez-vous-y pour tout le jardin. L’unité crée le calme.
  3. Soignez les transitions : Bürgi accorde une importance capitale aux « seuils ». Comment passe-t-on de la terrasse à la pelouse ? Traitez cette limite avec soin (une bordure en métal, une ligne de pierre).
  4. Cadrez les vues : Ne cherchez pas à tout montrer. Utilisez une haie ou un mur pour masquer une vue médiocre et ouvrez une « fenêtre » vers le plus bel arbre du quartier.

Conclusion

Paolo Bürgi est un architecte du paysage qui écrit en vers libres, mais avec une grammaire de fer. Son œuvre nous rappelle que face à la complexité du monde et au bruit visuel ambiant, la réponse la plus puissante est souvent la simplicité. En visitant ses lieux, on ne se dit pas « quelles belles plantes », mais plutôt : « comme je me sens bien ici, face à cet horizon ».

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