Quand on pense aux grands jardins français, on imagine souvent les broderies de Versailles. Mais qui a inventé le paysage de la France moderne, celui des parcs urbains où l’on flâne le dimanche, des espaces verts au pied des immeubles et des vues qui défilent le long des autoroutes ?
C’est Jacques Sgard (1919–2009). Moins médiatique que les jardiniers stars d’aujourd’hui, il est pourtant l’un des pères fondateurs du métier de paysagiste tel qu’on le connaît. Il a fait sortir le jardin de sa clôture pour l’étendre à la ville et au territoire entier.
Découverte d’un homme pour qui le paysage était une question de structure, d’échelle et de société.
Du jardinier à l’urbaniste : Une vision nouvelle
Né au lendemain de la Première Guerre mondiale, Jacques Sgard appartient à la génération de la reconstruction. Il comprend très tôt que le jardin ne peut plus être un simple décor bourgeois réservé à une élite.
Formé à l’École nationale d’horticulture de Versailles, il complète sa vision par l’urbanisme. C’est ce double regard qui fera sa force : il connaît les plantes, mais il pense comme un architecte.
Dans les années 1960 et 1970, alors que la France se bétonne à grande vitesse (construction des grands ensembles, des villes nouvelles), Sgard milite pour que le végétal structure la ville. Il ne s’agit pas de « mettre du vert » pour faire joli, mais d’organiser la vie des habitants.
Sa philosophie : Le paysage comme service public
Pour Jacques Sgard, le paysage a une fonction sociale. Sa pensée repose sur trois axes majeurs :
- L’échelle du territoire : Il ne se contente pas de dessiner des massifs de fleurs. Il réfléchit à l’échelle du quartier, voire de la région. Il intègre les routes, les bâtiments et les espaces libres dans un même dessin.
- La géographie sculptée : Sgard aime travailler le sol. Il ne subit pas le terrain ; il le modèle. Il crée des vallonnements, des buttes pour isoler du bruit, des creux pour recueillir l’eau ou créer de l’intimité.
- La fluidité : Ses parcs sont faits pour le mouvement. On y circule, on y marche, on y joue. Les cheminements sont pensés pour relier les points clés de la ville de manière naturelle.
Le chef-d’œuvre : Le Parc Floral de Paris
S’il ne fallait retenir qu’une œuvre, ce serait le Parc Floral de Paris, dans le Bois de Vincennes. Inauguré en 1969 pour les Floralies internationales, c’est un manifeste de la modernité.
Oubliez les allées rectilignes classiques. Sgard y déploie une composition sculpturale inspirée, dit-on, des jardins japonais mais traitée avec une rigueur géométrique moderne.
- La Vallée des Fleurs : C’est le cœur du parc. Sgard a modelé le terrain pour créer une promenade fluide, bordée de murets en béton bas qui serpentent et retiennent l’eau et les plantes.
- L’architecture du sol : Le parc est une succession de « salles » vertes, articulées autour de pavillons d’exposition. Il réussit l’exploit de marier le béton brut, l’eau et une végétation foisonnante.
- L’impact : Ce parc a prouvé qu’un jardin public pouvait être une œuvre d’art contemporaine, capable d’accueillir des foules immenses (concerts, festivals) sans perdre son âme.
Les autres échelles : Des HLM aux autoroutes
La particularité de Jacques Sgard, c’est son travail sur les « Grands Ensembles ». Il a travaillé sur les espaces extérieurs de grands quartiers d’habitation, comme à Vélizy-Villacoublay.
Là où les promoteurs ne voyaient que des espaces résiduels entre deux tours, Sgard a dessiné de véritables parcs habités. Il a planté des arbres de haute tige pour donner une échelle humaine face aux immeubles immenses.
Il a également été un pionnier du paysage autoroutier. En tant que conseiller, il a travaillé sur l’intégration des autoroutes dans le paysage français (notamment l’A6 et l’A8). Son but ? Faire en sorte que la route ne soit pas une cicatrice, mais qu’elle offre au conducteur des vues séquencées et harmonieuses sur le territoire traversé.
Une scène illustrative : Le sculpteur de terrain
Imaginons Jacques Sgard sur le chantier du Parc Floral, à la fin des années 60.
Le terrain est un ancien terrain militaire plat et sans vie. Les bulldozers sont en action. Sgard n’est pas là avec un plantoir, mais avec des plans de nivellement. Il dirige les engins pour creuser un futur bassin et utiliser la terre extraite pour créer une colline artificielle.
Il « sculpte » le vide. Il vérifie que le visiteur, une fois en bas, sera coupé du bruit de la ville, et qu’une fois en haut, il aura une vue dégagée. Avant même de planter la première tulipe, le jardin existe déjà par la forme du sol. C’est là toute la méthode Sgard : l’ossature avant le décor.
Conseils pratiques inspirés de Jacques Sgard
Comment l’approche de cet urbaniste peut-elle aider un jardinier amateur ?
- Pensez circulation avant plantation : Avant de choisir vos fleurs, dessinez les chemins. Comment allez-vous du portail à la maison ? De la terrasse au potager ? Les lignes de circulation structurent le jardin.
- Jouez avec le relief : Si votre terrain est désespérément plat, n’hésitez pas à créer de légers mouvements de terre (une petite butte plantée, une zone décaissée pour un coin repos). Cela agrandit l’espace visuellement.
- Créez des « chambres » : Sgard divisait l’espace pour créer des ambiances différentes. Utilisez des haies ou des murets bas pour séparer le coin repas du coin lecture ou du coin jeux.
- L’importance des arbres structurants : Ne plantez pas que des petits buissons. Plantez des arbres qui deviendront grands pour donner un « toit » à votre jardin et créer de l’ombre.
Conclusion : L’héritage d’un bâtisseur
Jacques Sgard nous a quittés en 2009, mais son héritage est partout sous nos yeux. Il a été l’un des fondateurs de la Fédération Française du Paysage (FFP), contribuant à faire reconnaître le paysagiste comme un partenaire indispensable de l’aménagement du territoire.
Il nous a appris qu’un jardin n’est pas une île déconnectée du monde, mais un maillon essentiel de la ville. Son œuvre nous rappelle que le paysage est une architecture vivante, qui doit être dessinée avec rigueur pour pouvoir être habitée avec liberté.

Le paysagisme minimaliste : structure, proportion et justesse